Un DSI m'appelle un vendredi soir. Il vient de se faire refourguer un ERP à 2 millions d'euros par un cabinet qui lui avait juré que « ça se déployait en six mois ». On en est à dix-huit. Sa première phrase : « J'aurais dû demander à quelqu'un qui l'avait déjà fait. » Et là est tout le problème. Le savoir existe. Il circule. Mais rarement là où on le cherche.
1.Le mythe des communautés « officielles »
Vous connaissez la scène. On vous invite à rejoindre une « communauté DSI ». Vous recevez un accès à une plateforme, un badge de membre, une newsletter mensuelle. Trois semaines plus tard, c'est le désert. Personne ne poste. Les rares messages viennent d'un community manager qui relaie un livre blanc sponsorisé.
Ces espaces existent par dizaines. Certains sont adossés à des éditeurs, d'autres à des cabinets de conseil, d'autres encore à des médias spécialisés. Le point commun ? Ils confondent audience et communauté. Une communauté, ce n'est pas des gens qui reçoivent la même newsletter. C'est des gens qui se doivent quelque chose. Un service rendu, une réponse un dimanche, un avis franc avant une signature.
Le CIGREF joue dans une autre cour, cela dit. Là, ça travaille vraiment — mais c'est réservé aux grands comptes, avec une cotisation qui filtre, et un rythme institutionnel qui convient mal à un DSI de PME qui cherche un retour d'expérience sur Microsoft 365 avant lundi.
2.Slack, WhatsApp : là où ça se dit vraiment
Le vrai échange s'est déplacé. Il vit dans des groupes fermés, souvent invisibles, parfois montés autour d'un ancien collègue ou d'un meetup local. J'en fréquente trois. L'un compte 40 personnes, l'autre 200, le dernier une douzaine. C'est le petit qui vaut de l'or.
Ce qu'on y trouve et qu'on ne trouve nulle part ailleurs :
- Le vrai prix payé pour une licence Salesforce, remise négociée comprise, pas le tarif catalogue.
- Le nom du commercial à éviter chez tel intégrateur, et celui qui tient parole.
- Le retour cash sur un outil de SIEM qu'on hésitait à déployer, six mois après la mise en prod.
La contrepartie est brutale : ces espaces marchent parce qu'ils sont fermés. Ouvrez-les, laissez entrer trois avant-ventes déguisés en pairs, et la confiance s'effondre en une semaine. J'ai vu un groupe mourir comme ça. Un membre a invité son « ami consultant ». Deux mois plus tard, plus personne ne parlait des sujets qui fâchent.
Le jour où j'ai posé une question sur une faille chez un fournisseur, j'ai eu quatre réponses en vingt minutes. Aucune plateforme officielle ne m'aurait donné ça.— Karim T., DSI d'un groupe industriel
3.Le dîner à huit, cette technologie sous-estimée
On croit que le networking DSI, c'est LinkedIn et les grands salons. Faux. Les salons, c'est bien pour repérer des tendances et se faire draguer par des éditeurs. Pour échanger sur le fond ? Trop de monde, trop de bruit, et un mode « posture » enclenché chez tout le monde.
Ce qui fonctionne, c'est le format resserré. Six à dix personnes autour d'une table. Pas de pitch, pas de slides, un sujet et une règle tacite : on parle vrai ou on ne parle pas. Certains clubs privés organisent ça très bien — parfois sponsorisés par un éditeur, d'accord, mais si le sponsor a l'intelligence de fermer sa bouche pendant le repas, ça marche.
J'ai eu plus de conseils utiles lors d'un dîner sur la gestion de crise cyber qu'en trois ans de conférences. Pourquoi ? Parce qu'à ce moment-là, celui qui parlait venait de vivre une attaque par ransomware. Il racontait la vraie chronologie. Le moment où la cellule de crise part en vrille. La négociation. Le silence de l'assureur. Ça, aucun webinaire ne vous le donne.
4.Le piège du réseau qu'on vous vend
Attention quand même. Depuis quelques années, une industrie du « club de dirigeants » s'est montée. Cotisation annuelle à quatre chiffres, promesse d'un réseau premium, événements chics. Parfois, ça vaut le coup. Souvent, vous payez pour un carnet d'adresses que vous auriez pu construire vous-même en deux ans.
Mon test personnel, tout bête : est-ce que je peux appeler trois membres à froid et obtenir une réponse honnête à une question gênante ? Si oui, le réseau vaut son prix. Si je reçois des réponses polies et prudentes, je paie du prestige, pas de l'entraide.
Et méfiez-vous des espaces où tout le monde est d'accord. Une communauté qui n'a jamais de désaccord technique n'est pas une communauté. C'est un salon d'écho. Les meilleurs échanges que j'ai vécus, c'était quand deux DSI se sont franchement engueulés sur l'opportunité de tout passer sur le cloud public. L'un venait de se ruiner en coûts de sortie AWS. L'autre défendait sa migration. J'ai appris des deux.
5.Alors, on cherche où concrètement ?
Pas de recette magique. Mais une logique. Commencez petit et fermé plutôt que grand et ouvert. Un groupe de dix pairs que vous respectez vaut mieux que trois plateformes à 5000 membres inactifs.
Trois pistes que je donnerais à un DSI qui débarque et cherche ses vrais interlocuteurs :
- Repérez les meetups techniques locaux (DevOps, cybersécurité, data) — les organisateurs deviennent souvent des connexions solides, et l'entrée est gratuite.
- Demandez à vos anciens collègues quel groupe privé ils recommandent. L'entrée par cooptation est le seul filtre qui tient.
- Testez un club payant sur un événement unique avant de signer l'année. S'ils refusent l'essai, la réponse est déjà dans le refus.
Le paradoxe, c'est que les meilleurs endroits pour échanger ne se référencent pas sur Google. Ils se transmettent. De DSI à DSI, souvent après un café, parfois après une galère partagée. C'est artisanal, c'est lent, et honnêtement, c'est ce qui fait leur valeur.
Le DSI de vendredi soir, celui de l'ERP ? Il a fini par rejoindre un groupe WhatsApp de douze personnes. La semaine dernière, il m'a envoyé un message : un membre lui a évité une erreur de contrat à 300 000 euros. Douze contacts. Un message. Voilà à quoi ressemble une communauté qui fonctionne.

