Un DAF que je connais bien a passé deux heures, un samedi matin, à débrouiller le plan de trésorerie d'un confrère qu'il venait de rencontrer. Gratuitement. Sa femme lui a demandé s'il n'avait rien de mieux à faire. Il a répondu que non, justement. Et il avait raison — même si sur le moment, ça ressemblait à une perte de temps pure.
1.On croit donner, on reçoit un audit gratuit de sa propre méthode
Voilà ce que personne ne vous dit sur la transmission. Quand vous expliquez à un pair comment vous avez restructuré votre équipe, renégocié un contrat fournisseur ou survécu à un ERP qui partait en vrille, vous êtes obligé de verbaliser. De mettre des mots sur des réflexes que vous exécutez en pilote automatique depuis des années.
Et là, surprise. La moitié de vos « bonnes pratiques » ne tiennent pas debout dès qu'il faut les justifier à voix haute. J'ai vu un DSI se rendre compte, en plein café avec un homologue, que sa règle de sécurité maison — celle qu'il défendait bec et ongles en comité — reposait sur une décision prise huit ans plus tôt dans un contexte qui n'existait plus. Personne n'avait osé la remettre en cause. Sauf un inconnu qui posait des questions naïves.
Transmettre, c'est se faire auditer sans facture. Le pair en face n'a pas vos angles morts. Il voit ce que vous ne voyez plus.
2.Le réseau qui compte n'est pas celui que vous pensez
On vous a vendu le networking comme une chasse : collectionner des cartes, distribuer les vôtres, relancer sur LinkedIn. Bricolage épuisant et à peu près stérile. Les vraies relations pro ne naissent pas d'un échange de services équilibré. Elles naissent d'un déséquilibre assumé — quand quelqu'un vous aide sans rien attendre.
Réfléchissez. Qui appelez-vous à 22h quand votre boîte est dans le mur ? Pas votre contact du salon de l'an dernier. Vous appelez la personne qui, un jour, vous a dépanné pour rien. Cette dette morale, elle ne s'oublie pas.
Le type qui m'a aidé à préparer mon premier vrai licenciement collectif, je ne l'avais croisé que deux fois. Aujourd'hui c'est lui que je préviens en premier quand j'entends parler d'un poste qui pourrait l'intéresser.— Karim B., DRH industrie
Ce n'est pas du calcul. Ou plutôt si, mais un calcul qui ne fonctionne que si vous ne calculez pas. Le jour où vous aidez un pair en pensant « qu'est-ce que ça va me rapporter », ça se sent. Et ça capote.
3.Ce que ça fait à votre statut (et pourquoi c'est ambigu)
Soyons honnêtes deux minutes. Transmettre, ça flatte l'ego. On aime être celui qui sait, celui qu'on vient consulter, le vieux briscard qui a tout vu. Ce plaisir-là est réel et il n'y a pas de honte à l'avouer.
Le piège, c'est de s'y installer. J'ai croisé des directeurs marketing qui avaient transformé le mentorat en tournée de gloire. Ils ne transmettaient plus rien — ils se racontaient. Le pair en face repartait avec un CV oral impressionnant et zéro solution utilisable.
La bonne posture est plus inconfortable. Vous devez accepter de dire « je ne sais pas », « chez moi ça a foiré », « ma solution ne marchera peut-être pas chez vous ». C'est là que ça devient précieux. Un décideur qui vous partage ses échecs vous en apprend dix fois plus qu'un autre qui déroule ses succès.
4.Le coût réel, parce qu'il y en a un
Je ne vais pas vous vendre la transmission comme un pur bénéfice sans revers. Ça prendrait combien de temps, franchement ? Un vrai accompagnement de pair, ce n'est pas un café expédié. C'est plusieurs échanges, des relectures de docs, des appels un peu longs, parfois de la disponibilité mentale au mauvais moment.
Quelques repères pour ne pas y laisser votre agenda :
- Fixez un cadre dès le départ. « Je peux te débloquer sur ce point précis, en deux ou trois échanges. Au-delà, on verra. » Ça évite les relations parasites qui s'éternisent.
- Méfiez-vous de celui qui veut que vous fassiez le travail à sa place. Transmettre, ce n'est pas exécuter. Si le pair ne bouge jamais entre deux échanges, arrêtez les frais.
- Choisissez vos batailles. Aider trois personnes par an à fond vaut mieux que survoler quinze demandes par politesse.
Et puis il y a le risque qu'on évite de nommer : celui d'aider un futur concurrent. Ça arrive. Un DAF qui coache un pair, qui six mois plus tard atterrit chez un rival direct. Je l'ai vu. Est-ce que ça doit vous arrêter ? À mon avis, non — sauf sur les vrais secrets stratégiques, qui de toute façon ne se transmettent pas dans un café. Le reste, votre méthode, votre expérience, votre manière d'arbitrer, c'est incopiable. Ça vous appartient parce que c'est vous.
5.Ce qui reste quand le poste, lui, ne reste pas
Un jour vous partirez. Retraite, burn-out, plan social, envie d'autre chose. Le titre s'efface vite. Ce qui reste, ce sont les gens que vous avez fait grandir.
Ça peut sembler un peu grandiloquent dit comme ça. Ça ne l'est pas. Un ancien DSI que j'admire m'a confié qu'il ne se souvenait pas d'un seul de ses budgets annuels — quinze ans de chiffres évaporés. Par contre il pouvait citer les huit personnes qu'il avait aidées à décrocher un poste ou à éviter une bourde de carrière. C'est ça, son bilan. Pas la ligne EBITDA.
Alors la prochaine fois qu'un pair vous sollicite, avant de répondre « pas le temps », posez-vous la vraie question. Est-ce que vous refusez parce que vous êtes débordé, ou parce que vous avez peur de découvrir, en expliquant votre métier, que vous le maîtrisez moins bien que vous le croyez ? Dans les deux cas, il y a une bonne raison de dire oui.