Décideurs

DRH fusible : gérer l'exposition de la fonction

APArnaud Pollet 5 min de lecture
DRH fusible : gérer l'exposition de la fonction

Un vendredi soir, un DG me lâche au téléphone : « De toute façon, si le plan social se passe mal, c'est elle qui partira. » Elle, c'était sa DRH. Celle qui montait le dossier depuis quatre mois, qui portait les entretiens, qui avait pris les coups des syndicats en réunion. Le fusible était déjà désigné avant même que ça grille. Vous avez peut-être déjà été ce fusible. Ou vous le serez.

1.Pourquoi la fonction saute avant les autres

Le DRH occupe une place bizarre. Il exécute des décisions qu'il n'a pas prises seul, mais il en porte le visage. La réorganisation, c'est la stratégie du DG. Le plan de départ, c'est l'arbitrage du DAF. Mais la personne qui annonce, qui signe les courriers, qui affronte le CSE, c'est vous.

Résultat : quand la décision tourne mal, la responsabilité politique remonte rarement jusqu'au décideur réel. Elle s'arrête à celui qui a tenu le micro. C'est injuste ? Oui. C'est comme ça ? Aussi.

J'ai vu un DRH être remercié six semaines après un accord d'entreprise pourtant validé par tout le comex. La raison officielle : « manque de dialogue social ». La vraie raison : le DG avait besoin d'un geste pour calmer les managers, et un départ visible faisait l'affaire. Personne d'autre n'était sacrifiable.

2.Les trois moments où vous devenez jetable

Le risque n'est pas permanent. Il se concentre sur des fenêtres précises. Apprenez à les voir venir.

  • Le changement de DG. Un nouveau patron veut sa propre équipe. Le DRH en place connaît trop les dossiers sensibles, il gêne. C'est le poste qui bouge le plus dans les dix-huit mois après une arrivée.
  • La crise sociale mal absorbée. Grève dure, accident du travail médiatisé, harcèlement remonté trop tard. Il faut un responsable identifiable, vite. Devinez.
  • Le rachat ou la fusion. Deux DRH, un seul poste. Celui de l'entité rachetée part presque toujours, même quand il est meilleur.

Ces trois moments ont un point commun : la décision de vous garder ou non se joue ailleurs que sur votre travail. Elle se joue sur votre utilité politique du moment.

3.Tracer, tracer, tracer (mais intelligemment)

La première protection est bête et redoutable : l'écrit. Pas pour couvrir vos arrières comme un planqué. Pour que la responsabilité reste là où elle est née.

Quand un DG vous demande un plan de départs sans respecter le calendrier légal, vous ne dites pas non par mail sec. Vous écrivez un compte rendu de réunion factuel : « Comme évoqué ce jour, le calendrier envisagé présente les risques suivants… Je préconise… » Vous laissez la décision au décideur. Et vous gardez la trace de votre alerte.

Un DRH que j'accompagnais avait pris cette habitude sur chaque arbitrage sensible. Le jour où le litige prud'homal est tombé, ses mails ont montré qu'il avait alerté trois fois. Il n'a pas sauté. Le directeur juridique, lui, a passé un sale quart d'heure.

Je ne fais pas ça pour me couvrir. Je le fais pour que celui qui décide sache qu'il décide, et qu'il ne pourra pas prétendre le contraire après.— Karim T., DRH d'un groupe industriel

La nuance est importante. Un DRH qui envoie vingt mails défensifs par jour devient vite insupportable, et paradoxalement plus fragile : on le voit comme quelqu'un qui se protège au lieu de porter. Tracez ce qui compte. Le reste, discutez-le à l'oral.

4.Ne jamais être seul dans la pièce

Le fusible qui saute est presque toujours celui qui a décidé seul, ou qui a laissé croire qu'il décidait seul. C'est votre pire posture. C'est aussi ce qui rend la solitude du DRH si coûteuse : personne pour dire « attends, tu portes ça tout seul ».

Sur un plan de restructuration, exigez que la décision soit collégiale et actée comme telle. Comité de direction, PV, engagement du DG par écrit sur les grandes orientations. Vous n'êtes pas là pour porter le chapeau d'une stratégie d'entreprise. Vous êtes là pour la mettre en œuvre proprement.

Concrètement : si le DAF veut couper 12 % de la masse salariale, ce chiffre doit apparaître dans un document qui porte sa signature ou celle du DG. Pas dans votre note à vous. Le jour où le climat social explose, la question n'est plus « qui a annoncé » mais « qui a fixé la cible ». Faites en sorte que la réponse soit claire.

5.Négocier votre sortie avant d'en avoir besoin

Voilà le point que peu de DRH appliquent à eux-mêmes, alors qu'ils le conseillent aux dirigeants qu'ils recrutent. Grotesque, quand on y pense.

Votre contrat doit anticiper le scénario du fusible. Indemnité de départ renforcée, clause de changement de contrôle, préavis long. Ces éléments ne se négocient pas quand la hache est levée. Ils se négocient à l'embauche, ou lors d'une promotion, quand vous avez encore du poids.

Un DRH qui rejoint un comex sans clause de protection dans un contexte de LBO ou de croissance externe imminente fait une erreur d'amateur. Vous savez mieux que quiconque que ces opérations font des victimes. Ne soyez pas naïf sur votre propre exposition.

Et gardez un réseau vivant. Le fusible qui rebondit vite, c'est celui qui n'a jamais coupé le contact avec l'extérieur. Deux déjeuners par mois avec des pairs, un chasseur qu'on rappelle une fois par trimestre. Ça paraît anodin. Le jour où ça saute, c'est ce qui fait la différence entre trois semaines et huit mois de recherche.

6.Accepter une part du risque, quand même

Je vais être honnête, parce que le contraire serait malhonnête. Une partie de l'exposition est irréductible. Si vous voulez zéro risque, ne prenez pas ce poste. Le DRH qui pèse vraiment dans une entreprise est celui qui prend position, qui contrarie parfois le DG, qui dit non quand il faut. Et celui-là s'expose plus, pas moins.

La bonne question n'est donc pas « comment ne jamais sauter ». C'est : « comment ne sauter que sur des combats qui en valaient la peine, et rebondir proprement après ». Un DRH remercié pour avoir refusé un montage social illégal partira la tête haute, et souvent mieux payé ailleurs. Un DRH viré pour avoir laissé pourrir un dossier de harcèlement, non.

Choisissez vos crises. Documentez vos alertes. Partagez la décision. Et signez votre contrat comme si vous alliez en avoir besoin. Parce qu'un jour, peut-être, vous en aurez besoin.

Et ne restez pas seul avec ces arbitrages : d'autres DRH ont déjà eu à choisir leurs combats, et racontent volontiers lesquels valaient le coup.

Et si vous décidiez mieux, entre pairs ?

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